Ecriture d'invention d'après "La rempailleuse" de Maupassant
L'amour véritable
« Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu de
logis planté en terre. »
Quand le vieux médecin eut prononcé ces mots, on sut, dans la salle, que le récit
qu'il s'apprêtait à conter était d'une gravité qui n'accepterait pas d'interruption.
« Elle se nommait Estelle, et avait à l'époque seize ans. Elle était très
douce, très compassée mais elle vivait dans une roulotte, tant la pauvreté de ses parents était importante.
Un jour où son père devait se rendre dans la village voisin pour rempailler une
chaise chez une famille très aisée, elle insista pour l'accompagner. Son père, qui d'habitude refusait qu'elle le suivît, accepta ce jour précis. Mais, lorsqu'ils furent là-bas, la famille lui
fit rapidement comprendre qu'elle l'avait appelé seulement parce qu'il était le seul rempailleur sur le coin à ce moment-là.
Le fils aîné, lui, était très différent. Il ne supportait pas le mépris que ses
parents portaient aux gens les plus modestes, et entrait souvent en conflit avec son père. Cet après-midi-là n'échappa pas à la règle. Et comme il s'efforçait de défendre Estelle et son père, il
se rendit compte de la beauté simple de la jeune fille et de son caractère assuré mais placide.
Et, comme les choses se font dans ce monde parfois
bien, Erwan, c'était son nom, et Estelle décidèrent de se revoir en cachette, près d'une fontaine du village, le soir. Lui, avec ses cheveux noirs d'ébène, elle avec ses boucles
blondes.
Mais très vite, le malheur rattrapa leur fort amour, car le bonheur est ici fait rare. »
le médecin s'interrompit pour boire, puis reprit :
« Le père de la jeune fille mourut un après-midi. Sa femme, qui était allée
acheter un peu de pain, l'avait trouvé, gisant sur le plancher vétuste de leur roulotte. Il avait eu, selon toute vraisemblance, un arrêt cardiaque, et le bleu qu'il avait à la tempe avait
sûrement été provoqué par sa chute.
Ce soir-là, Erwan donna à Estelle un médaillon en
or, symbole de leur amour éternel, et lui fit promettre de ne l'ouvrir que quand il le lui dirait.
Cependant, la mère d'Estelle ne pouvait subvenir aux besoins de toutes les deux,
et décida donc de partir dans un village où elle aurait plus de travail.
Estelle ne put l'annoncer à Erwan, car la veille du départ de la jeune fille,il ne vint pas au rendez-vous
habituel.
Elle devint rempailleuse pour subvenir aux besoins de sa mère et d'elle-même.
Puis, quelques années après, sa mère mourut, de chagrin sans doute, car elle était restée dure et grinçante
dans ses réflexions après la mort de son mari.
Pendant trente ans, Estelle, malgré la douleur de sa solitude, continua à aimer Erwan, dans l'espoir qu'elle le
reverrait et qu'il pensait à elle tous les jours. Mais un matin, elle se leva, avec la décision arrêtée d'ouvrir le médaillon. Elle tergiversa longuement, placée devant un terrible dilemme. Elle
se rappela alors les paroles d'Erwan, et sa volonté fut encore une fois repoussée.
Au fil des jours, elle devenait fatiguée, et la tristesse l'envahissait chaque minute un peu
plus.
Elle attendit encore dix ans dans son malheur.
Enfin un jour qu'elle réparait un vieux fauteuil dans sa roulotte, toujours plus amère que le jour précédent,
on frappa à la vieille porte délabrée de sa petite « demeure » : il s'agissait d'un homme d'un certain âge. Il avait une lettre à la main qu'il s'empressa de donner à Estelle en lui
expliquant qu'elle avait été donnée par un homme qui venait seulement de mourir quelques heures plus tôt, non loin du village de Baudes. Estelle
remercia l'homme, et quand elle fut assise, à sa chaise, elle ouvrit fébrilement la lettre : voilà bien des années quelle n'en avait pas reçu. »
Le médecin semblait ému, et semblait avoir du mal à continuer le récit:
« Elle reconnut l'écriture d'Erwan, et les seuls mots qu'il semblait avoir écrits étaient : « Ouvre
le médaillon ».
Estelle sentit son coeur s'emballer, et alla chercher son médaillon; les mains tremblantes, elle l'ouvrit et
lut ces lignes, dont je me souviendrai pendant longtemps, délavées par le temps :
« Ma tendre Estelle,
Si tu lis ces lignes, et que tu as ouvert le médaillon quand je te l'ai dit – je suis sûr que je peux te faire
confiance – c'est que je suis mort avant toi, je l'espère.
J'ai pris le risque que tu n'apprennes jamais ce qui est écrit plus bas, mais j'étais sûr que tu vivrais assez
longtemps.
Sache que je n'ai aimé que toi depuis que je te connais. J'aimerais, bien crédule que je suis, que tu me
pardonnes ce que je vais t'avouer ici.
J'ai tué ton père. Je t'en prie, laisse-moi t'en expliquer tout. Ce jour terrible que ma mémoire aurait aimé
effacer, j'avais demandé ta main à tes parenst. Ta mère avait compris qu'il s'agissait bien là d'amour mais ton père était persuadé que je ne m'intéressais pas à toi et que je ne pourrais que te
faire du mal. Nous en sommes venus aux mains. Je ne sais plus comment c'est arrivé.
En un instant, ton père était allongé sur le sol et sa tempe saignait. J'ai honte de moi, mais quand ta mère et
moi avons vu qu'il était mort, ta mère a tout nettoyé et a décidé de raconter qu'il avait eu une attaque : la condition pour qu'elle ne me dénonce pas - elle savait que tu aurais eu trop mal-
était que je ne te revoie plus car elle pensait que la vérité serait vite découverte.
Je n'ai enfreint qu'une seule foi sa promesse : c'était le sor où je t'ai donné le médaillon.
Je n'aime que toi,
et ne pense qu'à toi,
Erwan. »
Le médecin regarda le marquis dans les yeux. « La dernière volonté d'Estelle fut d'être enterrée avec ce
médaillon, à côté de la tombe d'Erwan. Elle m'a aussi avoué qu'elle lui avait pardonné le jour où elle est morte. C'est l'amour le plus long entre deux êtres que j'ai connu. »