La nouvelle de Mélanie
IL EST UN COIN DE FRANCE …
Bert Van de Kerkove s’étira longuement…Hier soir, il s’était endormi dans son camping-car, épuisé par une longue journée passée sur la nationale 10. Sur les conseils de Trude, son épouse – elle a toujours raison, Trude- il avait décidé de se poser pour la nuit dans ce parking près de la plage de Nodres…Et ce matin, réveillé par le bruit inhabituel du ressac, il s’était avancé sur la dune, découvrant à perte de vue un océan déchaîné par les grandes marées d’automne…
Sur le sable, à dix mètres de lui, deux hommes, appuyés au dos d’une cabane en bois, le béret sur les yeux, guettaient le ciel tout en cassant la croûte…
- Pourquoi t’y vas pas ? entendit Bert van de Kerkove…
- J’aime pas ces matches où il y aura plus de pignes que d’essais…et puis, ça va passer, cet aprèm !
- Moi j’y vais, dit l’autre…mon fils joue et il a promis de se venger des deux dents qu’il a laissées l’an dernier à Saint Mathurin !
Intrigué, notre Flahute s’approcha des chasseurs…
- Bonjour, messieurs, excusez- moi. J’ai entendu par hasard votre conversation …je viens d’arriver au pays. Y aurait –il un combat de boxe aujourd’hui ?
Les deux autochtones regardèrent leur interlocuteur comme ils auraient dévisagé un extraterrestre
- Mais non, Pôvre ! C’est un match de rugby !
Du Rugby !!! Bert Van de Kerkove, supporter modéré des fouteux d’ Anderlecht, connaissait vaguement grâce à la télévision…Il voulut en savoir plus. On lui expliqua
- Et c’est quoi, cette histoire de pignes ???
- Une pigne ? Bof, c’est comme une châtaigne, une poire, une agate, un plomb, une mornifle, une mandale…
De plus en plus intrigué et ne disposant pas d’un dictionnaire pour traduire ces mots barbares qu’il croyait l’équivalent de corners, de tacles, de penalties, Bert se décida alors à aller assister à ce que les deux compères lui avaient présenté de si alléchante manière, et il s’enquit des informations nécessaires.
A quatorze heures pile, Bert Van de Kerkove prit à pied la route du stade, longeant la forêt de pins où les fougères aux fauves couleurs automnales lui rappelaient les toiles de Van Gogh, où des effluves montant du sous-bois auraient incité n’importe quel passant normalement constitué à tout abandonner pour aller cueillir quelques cèpes…
En arrivant au stade, Bert se félicita d’avoir suivi les conseils des chasseurs et d’être venu à pied. Il y avait des voitures partout, garées dans tous les sens, la piste cyclable était devenue un gigantesque parking, des gens traversaient la route au mépris du danger, un policier municipal, débordé, sifflait à s’en faire péter les veines du cou…Dans les tribunes une fanfare balançait ses décibels, couvrant à peine les cris du public, aussi impressionnants que le bruit des vagues, ce matin, à la plage…
Bert s’inquiéta soudain. Allait –il retrouver dans cette foule son ami chasseur ? Padère –c’est son nom- lui avait dit « Je serai à la buvette » La buvette ? Une cabane de rondins cernée par une foule d’assoiffés…et comment reconnaître le couvre-chef de Padère au milieu de cette marée de bérets noirs ?
- Oh le Belge ! entendit-il , enfin soulagé…C’était Padère « Viens ici je te paye un galopin ! »
Devant son petit verre de bière, Bert eut une pensée nostalgique pour les chopes de Gueuse de chez lui, mais il dégusta avec plaisir ce demi offert par son nouvel ami.
- Je t’ai gardé une place avec moi à côté de la banda, tu verras, c’est chouette et il y a toujours de la place parce qu’avec le bruit qu’elle fait, beaucoup ne résistent pas… et puis tu seras dans l’ambiance !
Bert et Padère montaient rejoindre leur place quand une clameur monta des gradins : l’arbitre venait de siffler la fin du lever de rideau après une dernière empoignade et un ultime carton rouge… Place au Match, le Vrai, le Seul qui comptera vraiment dans les annales des deux clubs.
Les oreilles de Bert Van de Kerkove comprirent pourquoi il y avait de la place autour de la fanfare. Les crachotements du micro interrompirent heureusement le déferlement des sons plus ou moins harmonieux, mais le speaker eut quand même toutes les peines du monde à se faire entendre : chaque nom des visiteurs Saint Mathurinois était, sifflé, hué, vilipendé, ceux des locaux applaudis, acclamés à n’en plus finir… Au pied des tribunes, les équipes étaient alignées sur deux rangs, les rouges de Nodres défiant déjà du regard les verts de St Mathurin …Entre les deux lignes on vit soudain apparaître un petit homme, maillot noir tendu sur un petit ventre rondelet, short noir descendant jusqu’à une paire de genoux cagneux.
Au signal de l’arbitre les verts entrèrent les premiers sur la pelouse, baissant déjà la tête sous une volée de quolibets et de hurlements, alors que les rouges, sûrs de leur force et de leur droit, prenaient place sur la droite du terrain. Padère désigna un joueur à son voisin :
Bert allait demander pourquoi, s’il jouait avant, il était encore sur le terrain, mais il n’en eut pas le temps…
L’arbitre allait donner le coup d’envoi quand une sonnerie monta de la banda : Pantxo, le trompettiste jouait un air que Bert connaissait pour l’avoir entendu, à la Maestranza de Séville l’an dernier : la mise à mort…Un frisson le parcourut, et un coup d’œil autour de lui le rassura. Il n’était pas le seul...
(à suivre...)