La nouvelle de Mélanie (suite et fin)

Publié le par la documentaliste

  
Le 10 rouge,- « C’est Carlo, un maçon Italien, un sacré buteur » souffla Padère-,   libéra enfin les trente acteurs. A la réception, juste devant la banda qui n’attendait que cela, le 14 vert qui lui, n’attendait rien du tout reçut à la fois le ballon et une horde de rouges déchaînés…
 - Mêlée ouverte, expliqua Padère, ça veut dire qu’il y a une pagaille monstre et que ça part de tous les côtés…
Péniblement, et à grands coups de sifflets, l’arbitre mit fin à cette première distribution de marrons et tout le monde se releva. Tout le monde à l’exception du pauvre 14 allongé le nez dans la pelouse, au paradis des rugbymen canonisés…Ce malheur fut aussi son bonheur…Evacué par ses partenaires, immédiatement dirigé vers les vestiaires, il était encore suffisamment lucide pour se rendre compte que lui, au moins, allait être à l’abri pendant les soixante dix neuf minutes qui restaient à jouer…Après une accalmie, pendant laquelle le fameux Carlo envoya le ballon entre les hautes perches d’un maître coup de pied,Padère expliqua 
- Il y a eu pénalité pour les nôtres parce que les verts ont balancé un coup de chausson dans la mêlée 
Ah bon ? Bert avait cru voir, pourtant, que les premiers coups étaient partis du camp rouge. Il osa le dire à Padère qui rigola et transmit la réflexion à son voisin, un pépé au béret enfoncé jusqu’aux yeux et dont la moustache blanche frétillait de plaisir devant cette entrée en matière «  C’est parce qu’on est chez nous ! » précisa le vieux qui donna illico le signal d’un morceau à jouer pour fêter les trois premiers points.
Echaudés par ce premier contact assez rude, les joueurs préféraient se débarrasser du ballon par de grands coups de pied dans tous les coins du terrain, parfois entre les poteaux, exploit qui était sifflé ou applaudi, selon l’auteur du but…. De temps en temps l’arbitre sifflait une faute que Padère et le Papet expliquaient au néophyte : « Il y a pénalité parce qu’il y a hors jeu », ou bien « Il y a mêlée parce qu’il y eu une passe en-avant » Là Bert Van de Kerkove avait compris : de tous les sports qu’il connaissait, celui qu’il découvrait aujourd’hui était le seul dont les joueurs ne faisaient jamais de passe à un partenaire devant lui…La mêlée, un peu chahutée accoucha d’un ballon que Carlo expédia.. .droit dans les bras de ce brave Belge tout heureux de toucher ce cuir objet de tant d’attentions.
« Touche » criait le public !
Et Bert, béat, touchait et retouchait ce ballon, sans comprendre pourquoi l’arbitre et les joueurs s’impatientaient. 
- Rends leur la beuchigue  dit le Papet, comment veux-tu qu’ils jouent ! 
Le 2 vert récupéra la balle pour l’envoyer illico vers un grand édenté au chef couvert d’un casque de pilote de la RAF…Le pauvre ! A peine redescendu du ciel où l’avaient levé ses partenaires, il se retrouva tiré en arrière, décoiffé, cloué au sol par une dizaine de mains dont au moins la moitié étaient solidement fermées. Cette fois ci l’algarade fut plus sérieuse : même les arrières vinrent se mêler à la fête … On ne savait plus de quel côté regarder. Le spectacle était partout, l’arbitre s’époumonait à siffler, les gens hurlaient leur plaisir. Enfin, aussi vite qu’elle avait démarré, la tornade cessa. Il ne restait plus qu’à faire le compte. Deux verts étaient restés sur le tapis, dont le grand pin- sauteur, et le N°1
- Ouah fit Padère , çui là, je sais qui l’a allumé ! C’est lui qui avait pété deux dents à mon fils l’an dernier ! On le surnomme Massey-Fergusson »
Le papet ne riait pas, lui : 
- Regarde Padère, je vois pas le numéro du rouge qui est par terre ! 
- C’est le 7 ! P…Papet, c’est ton fils ! 
- Il me semblait s’indigna le Papet… Ces Mathurinois, ils sont vraiment dégueulasses de cogner comme ça ! 
Dans son for intérieur, Bert Van de Kerkove estima que le papet était un peu chauvin, mais il jugea plus sage de se taire.
Heureusement la mi-temps arrivait, l’éponge miracle officia, citrons, oranges et conseils prodigués de part et d’autres firent leur effet, les blessés se requinquèrent et les soiffards n’avaient pas eu le temps de finir leur bière que le match reprenait. Bert commençait à comprendre, et il finit même par saisir toutes les finesses de l’arbitrage.
- C’est bizarre, dit-il à son mentor…Quand les joueurs sont ici devant les tribunes des Nodrais, ce sont souvent les verts qui prennent des coups et l’arbitre siffle pourtant contre eux, et quand ils sont en face (où une énorme banderole encourageait « allez les Verts »), c’est le contraire 
- T’as tout compris, le Belge, rigola Padère… 
- Au fait, combien çà fait ?  interrogea le Papet qui, par coquetterie ne mettait ses lunettes que pour jouer de son saxophone. Bert s’interrogeait aussi… 
- Regarde le planchot, praoube ! On est à 9 partout ! C’est pas gagné ! 
Sur la pelouse, en contre bas, le match continuait…Soudain un grand froid étreignit le cœur des supporters locaux. Là-bas, près de la barrière, devant la banderole les exhortant à la victoire, l’arrière Vert filait le long de la touche, prenant tout le monde de vitesse.
- C’est papa ! hurla Mélou la clarinettiste…
Et oui, le papa de Mélou, le propre gendre du Papet, un transfuge Nodrais exilé à St Mathurin partait planter un essai là bas au fond, devant ses propres concitoyens ! 
- Essai de Lanalle 14 à 9 pour St Mathurin ! cracha le micro.
Le tumulte était à son comble dans les tribunes où on promettait déjà le pire au traître. Sur le terrain la touche suivante fit encore des étincelles…Cette fois le grand pin-sauteur ne se releva pas, ni Massey-Fergusson qui, à quatre pattes, cherchait désespérément deux ou trois incisives sacrifiées sur l’autel de la vengeance…
-  Pimpompin, Pimpompin ! 
Ce n’était pas le SAMU qui arrivait, mais le saxo du Papet qui demandait l’évacuation des blessés.
-  Ils jouent la montre !  cria Padère… 
-  Cinéma !  renchérit le Basque, un copain du Papet, ancien champion de boxe.
Ce détail était inconnu d’un jeune supporter vert, perdu dans les tribunes où il fréquentait Micou, la fille de Peyroutoun le gemmeur. Outré de l’attitude du papet il arriva en roulant des mécaniques, avec deux copains bien décidés à venger l’honneur des Saint Mathurinois… Mal lui en prit. Le boxeur, Padère et la mailloche de la grosse caisse eurent raison de l’attitude courageuse des jeunots qui descendirent les marches plus vite qu’ils ne les avaient montées.
Bert Van de Kerkove n’en croyait pas ses yeux. Et il n’avait pas tout vu… Sur le terrain, on jouait les dernières minutes, on attendait le miracle, les Nodrais étaient acculés dans leur camp, incapables de franchir le rideau vert. En désespoir de cause, Carlo, le bel Italien, monta dans le ciel une énorme chandelle. Tout là bas, devant sa ligne des 22 , l’arrière vert, le traître auteur de l’essai de la gagne, mit sa main en visière devant ses yeux pour regarder le ballon qui descendait… qui descendait… Mais Lanalle scrutait toujours le ciel, oubliant le ballon qui tomba derrière lui et que le véloce ailier rouge, Dabalie happa au rebond pour le déposer au pied des poteaux…Et Lanalle qui regardait toujours en l’air, et, comme lui, tous les joueurs, rouges et verts, et tout le public…Là – bas, vers la mer, passait à ras des pins le plus gros vol de palombes qu’on n’ avait jamais vu de mémoire de paloumayre …
- Té, il avait raison, le copain, de dire que ça passerait aujourd’hui ! conclut philosophiquement Padère…
Et le match ??? Dans l’indifférence quasi générale, Carlo avait passé la transformation, l’arbitre avait sifflé la fin sur le score de 16 à 14 pour les Nodrais… Seule la banda, peu mobilisée par le passage des belles bleues, ponctuait martialement la victoire des siens, avant de déferler avec les autres arroser à la bière un match que Bert Van de Kerkove ne risquait pas d’oublier.

La fin de la journée restera toujours assez confuse dans les souvenirs de Bert Van de Kerkove. Tout ce qu’il sait, ce lundi matin, c’est que le bruit des vagues résonne dans sa tête, en un boucan épouvantable, cognant dans son crâne avec les souvenirs de chants , de musique, rythmant les rafales de bières se succédant au comptoir en bois d’une buvette devenue trop petite, les embrassades entre piliers se promettant de chaleureuses retrouvailles…Retrouvailles aussi chaleureuses que celles que lui avaient réservé Trude Van de Kerkove , quand Padère, charitable, l’avait gentiment déposé devant la porte du camping-car. En une petite journée il avait trouvé, dans ce petit coin de France, les secrets du bonheur : la chasse, le rugby, la musique, les copains…
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Publié dans Ecrivains en herbe

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