La montre à gousset
Ecriture d'invention d'après "La rempailleuse" de Maupassant
« Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse . Elle n’avait jamais eu de logis planté en terre . Elle suivait ses parents de village en village et les aidait parfois dans leur tâche, si bien qu’elle prit goût au métier et reprit l’affaire de ses parents lorsqu’ils furent décédés.
Un jour, alors qu’elle oeuvrait dans un village tout proche d’ici, elle fit la connaissance d’un jeune homme de bonne famille, fils d’un marquis chez qui elle avait travaillé . Elle tomba très vite amoureuse de ce beau jeune homme, et prolongea son séjour dans le village afin de faire plus ample connaissance avec lui .
Etrangement, alors même qu’elle pensait qu’une relation avec lui serait impossible, le jeune homme, qui s’appelait Henri, tomba sous le charme de cette rempailleuse qui était pourtant pauvre, et enlaidie par le manque de soins tandis que lui était un bel homme, bien vêtu et qui respirait la santé et la richesse .
Très vite, une liaison commença entre eux . La rempailleuse était nommée Germaine, fit beaucoup d’efforts pour paraître belle et bien mise, et se transformait petit à petit, si bien que le jour où Henri voulut la présenter à son père, elle était devenue belle et semblait moins miséreuse Le père d’Henri trouva la jeune fille charmante et délicieuse et consentit à ce que son fils l’épousât. Le mariage fut organisé, et Germaine put arrêter de travailler puisque son mari subvenait largement aux besoins du foyer. Il faut préciser qu’Henri était un fervent amateur de sciences et se plongeait dès qu’il le pouvait dans l’un des innombrables livres traitant de ce sujet qu’il avait dans sa bibliothèque.
Le couple coula des jours heureux, très heureux même, était fou amoureux et vivait une histoire passionnée. Un jour, Henri fut convié à une conférence scientifique qui se tenait à Paris. Il proposa à sa femme de l’accompagner mais celle-ci refusa, prétextant de ne pas pouvoir supporter l’air de la ville.
Elle resta donc au village et attendit le retour de son mari, prévu trois jours plus tard.
Henri ne revint pas de cette conférence . Germaine l’attendit des jours durant, refusant de sortir de chez elle, mais son mari n’était toujours pas là. Au bout de deux semaines, elle dut admettre qu’il avait disparu et, folle de chagrin , elle resta cloîtrée chez elle, refusant de voir quiconque . Elle repensait souvent à la montre à gousset qu’elle lui avait donné et dans laquelle elle avait fait mettre un portrait d’eux . Elle se demandait si de là où il était, mort ou non, il regardait cette montre et pensait à elle et cela la chagrinait encore plus.
Petit à petit, elle reprit pourtant goût à la vie, et se remit à sortir, à voir du monde . Elle pensait cependant tout le temps à son mari disparu.
Trente ans jour pour jour après son mariage avec Henri, elle fut conviée par une de ses amies à un dîner où beaucoup de monde devait être présent. Elle s’y rendit avec joie , revit d’anciens amis et en rencontra de nouveaux.
Un homme en particulier retint son attention. Il ressemblait beaucoup à Henri, son mari disparu, et cela la troublait . Elle discuta avec lui, et n’eut bientôt plus aucun doute : c’était bien lui, c’était son cher époux qu’elle avait tant attendu…
Elle l’interpella en l’appelant par son prénom . Celui-ci lui répondit :
« Excusez-moi madame, vous devez confondre, je ne me nomme pas Henri, mais Charles ! Et je ne vous connais pas.»
Germaine fut très surprise mais resta néanmoins convaincue qu’il s’agissait d’Henr i . Elle lui rappela des souvenirs communs :
« Enfin, rappelle-toi de ces voyages que nous faisions et desquels tu rapportais toujours une pièce, un objet à étudier, toi qui étais féru de sciences ! »
Mais l’homme ne réagissait pas et continuait à la convaincre qu’elle se trompait de personne. Pourtant, elle n’en démordait pas.
La soirée avançait et Germaine restait persuadée de l’identité de l’homme avec qui elle parlait . Le dîner se termina et l’homme dit à Germaine :
« Madame, je serais ravi si vous veniez prendre le thé chez moi demain. »
Germaine s’empressa d’accepter l’invitation et se rendit le lendemain chez l’homme.
L’après-midi s’écoula rapidement et tout se passait pour le mieux. Germaine fit d’autres tentatives pour faire avouer à l’homme qu’il était bien Henri . Il lui ressemblait tant ! Mais celui-ci niait à chaque fois et s’agaçait de plus en plus du harcèlement de Germaine.
Puis il se fit tard et Germaine pensa qu’il était temps pour elle de rentrer . Elle demanda l’heure à son hôte . Celui-ci ôta du revers de sa veste une petite montre à gousset en or fin , à l’intérieur de laquelle était collé un portrait . A sa vue , Germaine se troubla , se tourna vers son hôte qui lui sourit et dit : « Tu ne pensais tout de même pas que j’allais m’en séparer ? Germaine se jeta à son cou. »
Le médecin se tut un moment puis il reprit : « Vous voyez bien que l’amour passionnel peut tomber sur une personne et ne lui tomber dessus qu'une seule fois : même après trente ans de séparation, Germaine et Henri étaient restés fou amoureux l’un de l’autre. »